PRÉFACE
Vous rêvez de pouvoir illimité, de richesses incommensurables et de foules d’admiratrices en délire? Devenez dictateur! Le pouvoir absolu. Allez, vous en avez très envie. Vous ne savez simplement pas comment l’obtenir. Mais moi, je le sais! Il existe un manuel — une stratégie utilisée par les dictateurs les plus tristement célèbres de l’histoire pour accéder au pouvoir. Et chacun d’eux était unique à sa manière.
La constitution vous gêne? L’opposition s’oppose impunément à vos décisions et vous critique dans ses médias? Vous en avez assez de voir des marches et des manifestations dirigées contre vous? La solution est à portée de main: changez le système pour qu’il vous convienne mieux. Contrairement à ce que l’on croit, devenir dictateur n’est pas si difficile. Bien avant que cela ne soit prouvé par les anciens dirigeants de Lydie, de Sicile ou de Magadha, des siècles plus tard, toute une fanfare de chefs d’État d’Amérique latine, d’Afrique et aussi d’Europe en a fait la démonstration.
Tout le monde n’a pas l’ambition de devenir dirigeant. Alors, pour le devenir, il faut d’abord être prêt. La plupart des futurs dictateurs venaient de familles puissantes et ont donc été élevés avec le sentiment que le pouvoir leur était destiné. Par exemple, Babur était un descendant de Tamerlan et de Gengis Khan, et Somoza était le fils de riches propriétaires terriens influents. Leurs ambitions étaient héréditaires. Mais ne soyez pas découragé! Vous aussi pouvez devenir dictateur, même sans la moindre goutte de sang royal. Samuel Doe, arrivé au pouvoir au Libéria en 1980 en éventrant et en écartelant le président William Richard Tolbert, n’était qu’un simple sergent. François Duvalier a terrorisé Haïti pendant près de deux décennies avec sa milice privée — il était médecin et journaliste, issu d’une classe moyenne assez modeste. Et Idi Amin, le « boucher» de l’Ouganda, était le fils d’une sorcière du peuple Kakwa.
Mais il y a un petit hic: ce chemin exige souvent de prendre des décisions désagréables. Personne n’a dit que régner était facile. Vous voulez en être sûr? Quand je dis le mot « tyran», à quoi pensez-vous? Un dirigeant cruel et despotique? Non, c’est trop simple. La tyrannie est une forme de gouvernement pour ceux qui veulent des résultats.
Regardez l’histoire: la liberté n’est pas la norme. Nous aimons être gouvernés. Quand les temps sont durs, nous voulons que quelqu’un vienne et dise: « Moi seul peux tout réparer.» Les dictateurs les plus efficaces de l’histoire font exactement cela: ils transforment leurs sociétés de fond en comble. Suivez-les pas à pas — et vous le pourrez aussi. Il existe un manuel du dictateur. Si vous voulez devenir dictateur, vous devez simplement faire quelques choses. C’est tout. Mais avant de faire quoi que ce soit, vous devez sortir de la masse et prendre les rênes du pouvoir.
C’est ici que commence notre histoire: celle d’un raté, peintre paysagiste, qui est devenu le plus puissant et sanglant des tyrans de la planète.
Chapitre I PRENEZ LE POUVOIR
Leçon 1. SORTEZ DE LA FOULE
À l’âge de vingt ans, Hitler était un raté: presque sans le sou, sans amis, un artiste manqué. Comment cet homme a-t-il pu accéder à un tel pouvoir — dans ce pays immense, au cœur de l’Europe, au XXe siècle? En réalité, c’est simple: si vous voulez gouverner, vous devez d’abord croire que vous en êtes capable. Alors, comment Adolf Hitler est-il devenu le Adolf Hitler? Et quelles leçons pouvez-vous tirer pour le jour où vous-même accéderez au pouvoir? « Sors du troupeau» — cette phrase incarne l’aspiration à l’individualité, à l’indépendance et à la libération des contraintes sociales. Elle souligne le désir de se distinguer, d’être soi-même et de ne pas se conformer aux normes ou aux attentes de la majorité. Lorsqu’une personne décide de « sortir du troupeau», cela peut signifier qu’elle refuse le conformisme et cherche sa propre voie unique. C’est un appel à penser par soi-même, à prendre ses propres décisions et à avoir le courage de suivre ses convictions.
C’est exactement ainsi que commence tout dictateur.
Leçon 2. CROIS EN TOI
Les dictateurs possèdent une sorte de confiance maniaque en leurs capacités — sans cela, ils ne pourraient exister. Souvent, ils se voient comme des libérateurs, convaincus qu’eux seuls peuvent sauver le monde et l’améliorer. En d’autres termes, ils sont aveuglés — et, comme vous allez bientôt le voir, Hitler n’était pas le seul à penser ainsi. Selon la légende nord-coréenne, au moment de la naissance de Kim Jong-il, une nouvelle étoile brillante serait apparue dans le ciel. Un double arc-en-ciel aurait surgi, et l’hiver se serait transformé en printemps. Saddam Hussein affirmait qu’il avait été oint par Allah pour gouverner l’Irak pour l’éternité, et racontait comment il avait échappé à la mort — preuve, selon lui, de la miséricorde divine. Le dictateur François Duvalier affirmait, quant à lui, qu’il était immortel, et que les forces vaudou s’étaient éveillées en lui. Qui peut prouver le contraire? Mais d’où vient cette foi en leur propre caractère surnaturel?
1918 — seize ans avant qu’Hitler ne devienne dictateur. Hitler affirmait qu’il avait trouvé cette foi dans un endroit des plus inattendus: les tranchées ensanglantées de la Première Guerre mondiale. Un jour, alors qu’il était de garde, il entendit une voix étrange. La voix dit: « Pars.» Quelques instants plus tard, plusieurs de ses camarades furent tués, mais Hitler s’en sortit sans une égratignure. Puis, vers la fin de la guerre, Hitler et sa compagnie furent pris dans un nuage de gaz moutarde. Lorsqu’il reprit connaissance à l’hôpital, un pasteur lui annonça une mauvaise nouvelle: la Première Guerre mondiale était terminée, l’Allemagne avait capitulé. Sous le choc, il perdit complètement la vue — un cas de cécité hystérique.
Et soudain, dans son désespoir aveuglant, il eut l’impression de voir clairement l’avenir de sa nation. À partir de ce moment, Hitler ne douta plus jamais de sa destinée. Il déclara un jour: « J’avance vers mon destin avec la confiance d’un somnambule.» Dès qu’il prit conscience de sa mission, il était comme en pilotage automatique. Rien ne pouvait le détourner de son objectif. C’est précisément ce genre de certitude qu’il faut à tout futur dictateur pour prendre de l’avance.
Même si certains utilisent d’autres méthodes. Un dictateur potentiel est généralement extrêmement narcissique. Il se considère sincèrement comme le centre de l’univers, et tout doit se plier à sa volonté. Et c’est cela qui le distingue des gens ordinaires. Peut-être que ce n’est pas si mauvais. Mais avant de pouvoir prendre conscience de votre destinée, vous devrez surmonter plusieurs obstacles. Vous n’avez pas encore de partisans. Pour entamer votre chemin vers le pouvoir, vous avez besoin de quelque chose qui enflamme les âmes. Et pour cela, il existe une méthode infaillible…
Leçon 3. VENDS L’INDIGNATION
Dans un monde idéal, la société ne devrait pas suivre une main de fer, un tyran. Mais regardez autour de vous: les gens sont en colère et cherchent quelqu’un à blâmer. Le talent des dictateurs réside dans leur capacité à comprendre la nature du ressentiment (qui est déjà en train de s’accumuler) et à se présenter comme la solution pour y remédier. Pour se venger de ceux contre qui vous êtes maintenant en colère. Vous voulez attirer l’attention du peuple? Le scénario est clair: montrez que leurs ennemis sont vos ennemis, et que vous êtes celui qui va les détruire. Comme ces hommes l’ont fait. Dès son plus jeune âge, le futur leader libyen Mouammar Kadhafi prononçait des discours enflammés contre la monarchie soutenue par l’Occident, et il fut accueilli en héros lorsqu’il la renversa. Le père de la Corée du Nord, Kim Il-sung, est devenu célèbre en rappelant à son peuple ses souffrances, les humiliations subies aux mains de l’armée d’occupation japonaise. Et quand Idi Amin est arrivé au pouvoir, il a détourné la déception du peuple contre leur ancien maître colonial — contre la Grande-Bretagne.
Après la Première Guerre mondiale, l’Allemagne a connu une hyperinflation et un chômage de masse. Les gens donnaient des liasses de billets pour acheter un simple pain. Et, au milieu des Allemands désabusés, apparaît un homme de 30 ans: Adolf Hitler. Il s’apprête à faire un pas important sur le chemin du pouvoir. Munich, 1919. Adolf Hitler — artiste sans emploi, avec quelques marks en poche et une idée claire de ce qui a mal tourné. Et de qui est responsable. Hitler entre dans les services de renseignement de l’armée. Sa première mission: assister aux réunions d’un groupe d’extrême droite antisémite — le Parti ouvrier allemand. Ses supérieurs pensent qu’il va rester discret, tout noter et faire ses rapports. Mais Hitler n’a jamais été un bon exécutant. Des années de rage et de frustrations explosent. Hitler prend la parole contre un complot juif imaginaire. Selon lui, ce sont eux qui oppriment le fier peuple allemand.
Avant de continuer, parlons de la théorie du complot que Hitler diffusait. Il affirmait que des financiers de Wall Street et des communistes de Moscou faisaient partie d’un seul et même complot juif. Cela semble absurde, mais c’est exactement ce que Hitler parvient à faire croire au peuple allemand. Absurdes ou non, ses paroles touchent une corde sensible. Une fois membre du parti, Hitler perfectionne son art oratoire. Le contenu de ses discours repose principalement sur la haine, sur l’idée de « purifier» l’Allemagne des Juifs. Il parle d’une Allemagne écrasée et humiliée, mais qui garde sa fierté. L’Allemagne doit se relever. Bientôt, Hitler devient le leader du parti, qui prend un nouveau nom: le Parti national-socialiste des travailleurs allemands, connu sous le nom de NSDAP. Désormais, Hitler a une plateforme pour exprimer son indignation, et un groupe de partisans fidèles, pendus à ses lèvres. Beaucoup d’Allemands réalisent: il dit tout haut ce qu’ils pensent tout bas, mais n’osent pas exprimer.
Pourquoi cela fonctionne-t-il si bien? Parce que vous donnez aux gens la permission d’être eux-mêmes. Un ressentiment commun unit les gens, cela les rapproche. Ils trouvent de la solidarité, et un leader fort — qui les guide contre une minorité ou une menace extérieure. Difficile de croire que les gens accusent si facilement les autres de leurs malheurs, n’est-ce pas? N’allons pas faire comme si les Allemands des années 1920 étaient pires que nous aujourd’hui. Si vous avez la conviction sincère qu’il existe un ennemi, ne voulez-vous pas que vos politiciens fassent quelque chose à ce sujet?
Il est très facile de rester assis et de dire: « Je ne tomberais jamais sous le charme d’un tyran comme Hitler». Vous y succomberiez, croyez-moi. Mais pour obtenir un pouvoir absolu, il faut plus qu’un simple message convaincant. Il faut savoir vendre ce message — et ce manuel sera votre guide.
Leçon 4. SOYEZ DU PEUPLE
En tant que dictateur, vous deviendrez le visage de votre nation, et la manière dont vous présenterez ce visage ne dépendra que de vous. À ce stade précoce, le manuel propose des conseils concrets sur la façon de créer votre image. Montrez au peuple que vous êtes l’un des leurs.
Vous avez besoin d’exemples? Le dictateur italien Benito Mussolini se proclamait fièrement « homme du peuple», rappelant souvent ses origines modestes: il était le fils d’un forgeron d’un petit village. Au début de son règne, Idi Amin parcourait l’Ouganda en jeep décapotable et se faisait remarquer pour jouer de l’accordéon lors d’événements publics. Quant à Mouammar Kadhafi, il affichait ouvertement ses origines bédouines: il portait des vêtements tribaux et vivait toujours sous une tente, même en voyage. Qui peut mieux incarner les rêves d’une nation que celui qui ressent les mêmes choses que son peuple, qui rêve des mêmes choses? La marque distinctive des dictateurs qui réussissent est qu’ils parviennent à fusionner complètement avec leur peuple. Ils avancent et déclarent: « Je suis toi, tu es moi, nous sommes un seul organisme collectif.» Hitler répétait souvent cela dans ses discours.
Maintenant que vous êtes devenu un véritable homme du peuple, il est temps de penser aux petits détails. Hitler ne s’habillait pas avec luxe: il portait toujours un uniforme. Il venait des tranchées de la Première Guerre mondiale. Il croyait que la guerre faisait l’homme. Cela marchait, cela attirait les masses, cela assurait leur soutien. Et qu’en est-il de sa moustache? Quelque chose l’a poussé à changer son apparence. Dans les notes de l’écrivain Alexander Moritz Frey, on trouve une description de la manière dont Adolf Hitler a acquis sa célèbre moustache en brosse, devenue une partie incontournable de son image. Selon Frey, pendant la Première Guerre mondiale, alors qu’il servait dans l’armée allemande, le futur Führer a reçu l’ordre de tailler sa moustache prussienne touffue pour qu’elle ne gêne pas le port du masque à gaz. Tous les soldats passaient par là. Seuls certains grades pouvaient porter la moustache.
Les notes de Frey, qui a servi avec Hitler pendant la guerre, figurent dans une nouvelle biographie de l’écrivain. Son auteur, Stephan Ernsting, les a découvertes dans les archives d’une petite ville allemande, Marbach. Ces documents n’avaient jamais été publiés auparavant. Un autre historien et spécialiste de la culture, Ron Rosenbaum, affirme qu’Hitler ne portait pas encore la moustache en brosse à la fin de 1919, malgré des photos censées en témoigner. Avant cette moustache, avant la Première Guerre, Hitler arborait un style populaire à l’époque, surnommé « moustache du Kaiser» (comme celle portée par Guillaume II, empereur d’Allemagne). Peut-être qu’Hitler n’avait pas prévu que cela le mènerait à l’immortalité, mais parfois, un futur tyran a simplement de la chance. Finalement, sa petite moustache devient emblématique. C’était une moustache que portaient des hommes de la petite bourgeoisie partout en Europe. Que montrait Hitler? Je suis comme vous. Maintenant que vous avez renforcé votre lien avec le peuple, vous sentez que le rendez-vous avec le destin approche. Mais ne vous précipitez pas. Si vous voulez entrer dans l’Histoire, vous devez atteindre un niveau plus profond — pénétrer dans le subconscient même.
Leçon 5. POPULARISEZ VOTRE MOUVEMENT
Le parti nazi a rapidement connu une croissance fulgurante, mais il existait des dizaines d’autres partis de droite, tous avides de pouvoir. Comme pour n’importe quel produit, pour que votre mouvement prenne le dessus, il vous faut une excellente stratégie de marketing — et Hitler était un publicitaire né. Il comprenait le pouvoir de l’image, il comprenait la force du branding. Il ne vous faut pas simplement un homme — il vous faut des symboles qui incarnent l’idée. Et, quand il s’agit de symboles, il faut reconnaître leur puissance. Il n’existe probablement pas de marque plus reconnaissable que la croix gammée dans un cercle blanc sur fond rouge. C’est probablement le symbole le plus puissant ayant jamais existé sur cette planète. Mais aussi convaincant que puisse être un bon symbole, votre véritable force réside dans les gens — et ils doivent être habillés correctement. Hitler avait bien lu cette page du manuel et avait choisi la chemise brune. Ce qui compte, c’est le fait même de recevoir un uniforme. Vous devenez alors partie intégrante de quelque chose de plus grand que vous. C'était très important, très significatif pour la psyché allemande. Cet uniforme représentait le devoir, la soumission et la loyauté. En d’autres termes, quand vous portez l’uniforme, vous faites partie d’un tout, d’une équipe. Et qui ne voudrait pas faire partie d’une équipe?
La soumission est, sans aucun doute, l’un des objectifs majeurs que poursuivent tous les tyrans. Et ce qui est frappant, c’est la raison pour laquelle ils réussissent parfois: ils parviennent à convaincre leurs partisans que ce n’est pas de la soumission, mais de l’unité. Votre mouvement grandissant gagne en force. Bientôt, il sera impossible à ignorer. Hitler attire activement les gens dans cette « somptueuse» mise en scène: l’image de la croix gammée, les hommes en uniforme défilant, les torches lors des rassemblements, les discours enflammés — tout cela est une grande tentation. « Si nous voulons être ensemble, si nous voulons participer à cette pièce de théâtre — alors rejoignons-la.» Cela peut sembler absurde, mais ce n’est pas parce que vous proposez un bon spectacle et des discours percutants que vous êtes près de prendre le pouvoir. Il faut étendre votre portée, et pour cela, de bonnes décisions en matière de personnel seront cruciales.
LEÇON 6. CRÉER UNE ÉQUIPE
Personne ne règne seul. Ni Idi Amin, ni Louis XIV — qui a pourtant déclaré: « L’État, c’est moi». Quand il s’agit de prendre le pouvoir, il vous faut une équipe en qui vous pouvez avoir confiance, qui vous couvre le dos. La preuve: le cercle rapproché de compagnons d’armes de Mouammar Kadhafi l’a aidé à renverser le roi de Libye et à former un gouvernement. Il gouvernera pendant près de 40 ans. Saddam Hussein s’est appuyé sur les membres de sa famille et les gens de sa tribu — ils constituaient la base de son soutien. Joseph Staline a placé ses partisans clés au sein du Comité central. Cela lui a permis d’éliminer tous ses rivaux et d’établir un contrôle total.
Mais quand vous formez une équipe avant tout pour protéger votre pouvoir, tout le monde ne peut pas y entrer. Comme tout leader, vous avez besoin de personnes possédant les compétences nécessaires pour concrétiser vos idées: des organisateurs expérimentés — pour gérer efficacement et faire croître votre mouvement; des militaires impitoyables — pour recruter d’autres personnes et exécuter vos ordres à la lettre; des assistants fiables — pour suivre un emploi du temps chargé et consigner vos paroles pour la postérité. Et il vous faut un véritable héros — pour impressionner les riches. Une révolution coûte cher. Et, bien sûr, vous devez toujours rester à l’affût de nouveaux talents. Mais à mesure que le mouvement prend de l’ampleur, certains pourraient être tentés de vous défier. N’oubliez jamais ce qui prime avant tout: vous avez besoin de personnes dont la loyauté est indéfectible.
Et là, Hitler pouvait toujours compter sur cet homme, qui est devenu son plus fidèle disciple. Joseph Goebbels adorait Hitler. Il avait assisté à un discours de Hitler lors d’un événement, en était ressorti enthousiasmé, et avait simplement dit: « Oui, c’est lui». Goebbels comprenait la puissance des médias modernes, du cinéma, et l’importance du contrôle de ces outils. Il comprenait bien la force de la suggestion et de la répétition. Goebbels est devenu son chef de la propagande.
Bien sûr, le talent, c’est formidable, mais ce qui compte vraiment, c’est que vos partisans vous placent toujours au premier plan, même lorsque tout va très mal. Goebbels lui était véritablement fidèle. Fin 1945, dans le bunker, lui et sa femme ont empoisonné leurs six enfants, puis il s’est suicidé, car il ne pouvait pas imaginer un monde sans Hitler. Voilà ce qu’est la loyauté. Si vous avez suivi le manuel pour prendre le pouvoir — vous avez défini votre mission divine, utilisé la colère du peuple, créé une image d’homme du peuple, et choisi un symbole marquant pour votre mouvement — vous avez maintenant un cercle rapproché fidèle. Mais pour faire le dernier pas vers le pouvoir, il vous faut une opportunité de frapper. Et quand elle se présente: ne la ratez pas.
LEÇON 7. SAVOIR QUAND FRAPPER
La pression ne cesse de croître. Le moment est venu pour vous. Et vous devez faire preuve de patience avant de vous lancer à l’attaque, avoir la capacité de jouer sur le long terme, d’attendre. Faites-moi confiance: votre patience sera récompensée. Je vais vous le prouver!
Lorsque Saddam Hussein était vice-président de l’Irak, il a passé dix ans à créer un service secret loyal, avant de l’utiliser pour prendre le pouvoir. Joseph Staline a passé sept longues années à côtoyer Lénine, avant que le « père de la nouvelle Russie» ne le place à la tête. Le dirigeant ougandais Idi Amin a patiemment recruté dans l’armée des hommes de son ethnie, les Kakwas — ce sont eux qui l’ont aidé à renverser le président. Hitler a failli tout gâcher! Il a ignoré cette leçon et s’est précipité.
En 1923, onze ans avant qu’Hitler ne devienne dictateur: le putsch de la brasserie. Hitler tente un coup d’État insensé et mal préparé. En gros, il essaie de mobiliser une foule de nazis dans les rues de Munich, de prendre en otage les dirigeants politiques bavarois et de les forcer à abandonner le pouvoir. Rien n’est organisé: lorsqu’ils sortent de la brasserie, ils se font immédiatement tirer dessus par la police. C’est une erreur monumentale. Hitler est reconnu coupable de haute trahison et condamné à cinq ans de prison à Landsberg. Il est écarté. La presse du monde entier pense qu’il va disparaître de la vie publique. Et il disparaît vraiment. On n’entend plus parler de lui.
Enfin… presque! Il est désormais avec l’un de ses plus fidèles lieutenants, Rudolf Hess. C’est Hess qui le pousse à écrire une sorte de manifeste, qui deviendra un livre célèbre. Neuf mois plus tard, il est libéré de prison. Mais cela ne change pas tout de suite son destin. Les choses vont de mal en pis. Les années 1920 sont une période d’expression, d’opportunités: le style vestimentaire, le mode de vie, les femmes qui gagnent en liberté… C’est une époque formidable.
Mais ce n’est pas ce qu’un tyran en devenir souhaite. Un peuple heureux est son pire cauchemar. Les années 1920 sont calmes. Pour Hitler, c’est un combat politique. Mais heureusement pour lui, les bons moments ne durent pas éternellement. En octobre 1929, la Bourse américaine s’effondre, et les marchés du monde entier s’écroulent à sa suite. Peu après le début de la Grande Dépression, le parti nazi commence à gagner du terrain. Avant cela, il n’y avait aucun signe qu’ils deviendraient un parti dominant. En juillet 1932, le parti atteint son apogée avec 37% des voix, et Hitler devient naturellement chancelier. Le pouvoir de Hitler, à son entrée en fonction, n’est pas absolu — il y a encore un président au-dessus de lui. Il doit saisir chaque occasion pour renforcer ce pouvoir nouvellement acquis. Et rien n’aide mieux qu’une bonne crise. L’incendie du Reichstag lui donne l’opportunité idéale. Quoi de pire que de voir le cœur de votre gouvernement réduit en cendres? Et pourtant, quand Hitler apparaît en public, il ne semble pas choqué, mais étrangement exalté. « Vous êtes témoins du début d’une nouvelle ère dans l’histoire de l’Allemagne», déclare-t-il à un journaliste. Il se précipite ensuite au siège du journal officiel du parti nazi et y travaille jusqu’à l’aube.
Le lendemain, les gros titres accusent les communistes d’avoir mis le feu au Reichstag. Mais une autre version circule: beaucoup pensent que ce sont en réalité les nazis eux-mêmes, sur ordre de Hitler, qui ont déclenché l’incendie pour gagner le soutien populaire. Peu importent les rumeurs, Hitler exige des ministres qu’ils signent un décret d’urgence rédigé par ses soins, transformant l’Allemagne en un État policier sous contrôle nazi. Il le remet ensuite au président Paul von Hindenburg. Hindenburg est incapable de résister à la pression de Hitler et à la gravité de la crise. Le décret officiel donne à Hitler des pouvoirs étendus: emprisonner ses opposants, dissoudre tous les partis politiques sauf le sien, museler la presse. Hitler cherche par tous les moyens à abolir les libertés civiles et à écraser l’opposition — et il trouve son opportunité. Les aspirants dictateurs comprennent instinctivement qu’en période de menace, le peuple recherche un leader fort, autoritaire — et soutient l’homme fort. La scène est en place, ce n’est plus qu’une question de temps. Dix-sept mois plus tard, von Hindenburg meurt, et Adolf Hitler devient à la fois chancelier et président de l’Allemagne. Seize ans seulement après avoir découvert sa destinée dans les tranchées de la Première Guerre mondiale. Et ce n’est que le début.
À ceux qui sont arrivés jusque-là, félicitations: vous avez créé un mouvement et pris le pouvoir. Mais passons maintenant aux mauvaises nouvelles: vous n’êtes plus un outsider. Vous êtes un leader. Et cela signifie que vous avez une immense cible dans le dos. Alors, comment consolider votre pouvoir et tenir vos rivaux à distance? Pour poursuivre la voie du dictateur, laissons Saddam Hussein répondre à la question que se pose tout nouveau dirigeant vulnérable: comment tenir les loups à distance?
Chapitre II ÉCRASEZ VOS RIVAUX
Alors, vous avez vu: si vous suivez à la lettre le manuel du dictateur, vous pouvez sortir de l’anonymat et prendre le contrôle de votre nation. Croyez-le ou non, mais prendre le pouvoir, c’est la partie la plus facile. Dès le premier jour, vous serez entouré d’ennemis et de rivaux sournois. Ils chercheront à mettre fin à votre régime rapidement, probablement par la force. L’un des leaders les plus célèbres de l’histoire a appris cette leçon à ses dépens: Jules César a été assassiné par d’anciens alliés, moins de deux ans après s’être proclamé dictateur à vie. Trop lointain? Que dire alors de Laurent-Désiré Kabila, du Congo — tué par l’un de ses propres enfants, un soldat déserteur? Ou encore Samuel Kanyon Doe, du Liberia — capturé par un groupe rival, torturé et exécuté devant les caméras.
Mais vous pouvez éviter un tel sort si vous parvenez à remettre à leur place les rivaux potentiels. Et personne n’a fait cela mieux que le « Boucher de Bagdad». Saddam Hussein a dirigé l’Irak pendant 24 ans et n’a jamais oublié la devise que tous les dictateurs doivent adopter: « Tuer ou être tué». Saddam Hussein était une « bête»: sa méthode pour rester au pouvoir consistait à faire tuer toute personne qu’il soupçonnait, même vaguement, d’être un adversaire. Mais avant d’examiner comment Saddam a magistralement utilisé le manuel pour garder une longueur d’avance sur ses rivaux, voici quelques faits sur la manière dont il a atteint le sommet.
Fait 1. Le jeune Saddam était un voyou. Dès son plus jeune âge, Saddam croyait en la force. Il portait avec lui une barre de métal, dont il se servait pour menacer, intimider les autres, et même torturer de petits animaux.
Fait 2. À 20 ans, Saddam rejoint le parti Baas et devient un membre clé. Le Baas est un parti politique fondé en Syrie par Michel Aflak, Salah ad-Din al-Bitar et Zaki al-Arsuzi en 1947. Son idéologie, le baasisme, est un mélange de socialisme arabe et de panarabisme. Le parti a exercé une influence dans de nombreux pays arabes. En 1963, les baassistes ont pris le pouvoir en Irak par un coup d’État militaire, mais leur régime a été renversé après quelques mois. La même année, les baassistes ont pris le pouvoir en Syrie lors de la Révolution du 8 mars, marquant le début d’un long règne du parti dans ce pays.
Saddam a participé à une tentative d’assassinat du dirigeant irakien Abdel Karim Kassem en 1959, ce qui lui a valu beaucoup de crédit au sein du parti Baas. Après le coup d’État, le président est devenu l’un de ses cousins: Ahmed Hassan al-Bakr. Saddam est nommé vice-président, mais il visait bien plus haut. Il est resté vice-président pendant près de dix ans, période durant laquelle il a noué des alliances et s’est rapproché de nombreux membres du gouvernement. Un jour, Saddam est allé voir Ahmed Hassan al-Bakr et lui a dit: « Tu vieillis. J’ai entendu dire que ta santé déclinait. Il est temps pour toi de prendre ta retraite.» Autrement dit: choisis entre la mort et une retraite paisible. Le lendemain, Ahmed Hassan al-Bakr annonçait sa démission.
Maintenant que vous savez comment Saddam est arrivé au pouvoir, parlons de la manière dont il l’a conservé. Et commençons par la première période critique pour tout tyran: le moment où il faut prouver qu’un nouveau shérif est en ville.
LEÇON 8. DÉFINIR LA DOMINATION
Il existe certains rythmes dans les dictatures. Juste après la prise de pouvoir, leur position est très instable. Pour rester au pouvoir, vous devez toujours être sur vos gardes. Vous devez vous assurer que tout rival potentiel est étroitement surveillé et connaît sa place. Certains de vos premiers et proches alliés, s’ils ont des ambitions dangereuses, deviendront vos adversaires. La moindre faiblesse que vous montrez est toujours un signal pour eux: « Oui, ce type est vulnérable!» Ces amis de circonstance attendent maintenant leur heure pour vous renverser. Ne leur donnez aucune chance.
Ces hommes ne l’ont pas fait. Tous les généraux de la Longue Marche de Mao furent morts quelques années plus tard. Presque tous ceux qui avaient combattu pour la révolution à Cuba aux côtés de Fidel Castro disparurent en deux ans. Et qu’en est-il des premiers camarades de Joseph Staline en URSS? Tous disparurent assez rapidement. Mais Saddam les surpassa tous. Il fit un geste inattendu. L’un des amis de Saddam lui rapporta qu’il y avait des gens qui murmuraient, mécontents de la mise à l’écart d’Al-Bakr du pouvoir. Alors Saddam invita tous les membres du parti Baas à participer à un congrès. Saddam se présenta avec son fameux cigare et déclara: « Il y a dans cette salle des gens qui s’opposent à ma direction.»
Alors un homme nommé Mashhadi, un membre éminent du parti Baas, très respecté, prit la parole. Il fit un discours répété à l’avance. Dans ce discours, Mashhadi avoua avoir comploté un coup d’État contre la direction de l’Irak, y compris Saddam Hussein. Le complot était entièrement inventé. Mashhadi avait été torturé. Saddam avait amené la femme et les filles de Mashhadi en prison et lui avait dit qu’il avait le choix: soit rester assis et regarder les gardiens violer sa femme et ses filles, puis les tuer, soit avouer. Mashhadi choisit la seconde option.
Mashhadi commença à énumérer, un par un, les noms des membres du parti Baas qu’il affirmait être complices du complot. Un agent des services de sécurité, en civil, s’approchait alors de chaque personne nommée et l’emmenait hors de la salle. Certains hommes suppliaient: « S’il vous plaît, non, non!» C’était un spectacle étrange: une loyauté feinte mêlée à la peur. Dans les yeux de beaucoup, on pouvait lire la terreur. Ils sentaient que leur nom pouvait être prononcé à tout moment.
Au seuil de la salle, les membres du parti apprenaient leur sort. Plus de vingt personnes furent condamnées à mort, les autres envoyées en prison. Ils pensaient avoir eu de la chance — jusqu’à ce qu’on leur demande d’exécuter eux-mêmes leurs camarades. Un caprice de sadique? Peut-être. Mais les derniers doutes s’étaient envolés: le nouveau dirigeant de l’Irak était prêt à tout pour protéger son pouvoir. Et au cas où quelqu’un n’aurait pas compris, la vidéo de cette séance fut envoyée dans toutes les ambassades irakiennes à l’étranger. Le message était clair: regardez ce qui arrive à ceux qui trahissent le régime et leur leader. Voilà le sort qui leur est réservé. Quoi de mieux pour inaugurer une nouvelle ère? Maintenant que vos adversaires savent de quoi vous êtes capable, ils n’ont plus d’autre choix que de se soumettre.
Mais comment saurez-vous que vous avez vraiment gagné?
LEÇON 9. SOYEZ PARTOUT
Pour survivre en tant que tyran, il vous faut des yeux, des oreilles et des muscles sur lesquels vous pouvez compter partout. Pour prévenir toute menace contre votre pouvoir, un dictateur ne dispose que d’un seul moyen efficace: observer depuis l’ombre. C’est pourquoi le meilleur ami de tout dictateur, c’est une police secrète efficace et impitoyable.
Pendant la « Grande Terreur» de la fin des années 1930, la police secrète de Joseph Staline — le NKVD — a arrêté et exécuté des millions de soi-disant « ennemis du peuple». Ils étaient accusés de s’opposer à Staline et à son régime. En Ouganda, Idi Amin imposait la loyauté par le biais de son Bureau des enquêtes d’État. On y trouvait des membres de sa tribu, ainsi que des criminels locaux et des mercenaires venus de l’étranger. Le dictateur haïtien « Papa Doc» Duvalier a hérité du surnom de « Tonton Macoute», ou « Croque-mitaine». Ce personnage du folklore local enlève et mange les enfants désobéissants.
L’idée de créer une police secrète a émergé en Irak en 1964, lorsque Saddam a contribué à fonder le « Jihaz Haneen» — un service de sécurité. Une fois devenu président, Saddam a créé une unité spéciale — une police secrète particulière. Elle était entièrement composée de membres de sa famille et de ses proches, tous liés par le sang et un serment de loyauté envers Saddam Hussein. Dans l’Irak des années 1970, tout le monde connaissait ces gens. Ils conduisaient les mêmes voitures, portaient des vêtements similaires; même leurs moustaches étaient identiques. Voilà toute la partie « secrète». Mais peu importe l’étendue du pouvoir de votre police secrète — vous aurez besoin de quelque chose d’autre pour montrer qu’on ne peut se cacher nulle part: un réseau fiable d’informateurs. Dans l’Irak de Saddam, l’espionnage était omniprésent! Tout le monde espionnait tout le monde. Le parti Baas vous surveillait partout.
Quand le manuel dit « être partout», cela ne signifie pas seulement à l’intérieur de vos frontières. Lorsque des dissidents se réfugiaient dans d’autres parties du monde, Saddam n’hésitait pas à montrer qu’il pouvait les atteindre, où qu’ils soient. Ce qui nous amène à l’ancien Premier ministre irakien Abd ar-Razzak al-Naïf. Al-Naïf était un homme politique progressiste et un ennemi de longue date de Saddam. Lorsque Saddam et le parti Baas ont pris le pouvoir, al-Naïf a été contraint de fuir avec sa famille. Il s’est installé au Royaume-Uni et a commencé à y critiquer publiquement le gouvernement. Saddam a alors commencé à chercher des moyens de faire taire son plus grand rival. Une paire de tueurs « amicaux» a rendu visite à al-Naïf. Mais ils ont tiré sur la femme d’al-Naïf. D’ailleurs, elle a survécu, et les tueurs ont fini par être arrêtés.
Saddam a alors envoyé à Londres les meilleurs agents de sa police secrète. Cette fois, ce sont des professionnels: ils ont utilisé leurs informateurs, suivi chaque pas d’al-Naïf, attendu le bon moment pour frapper. Cette fois, ils ne se sont pas trompés. Cet assassinat a été un message glaçant et terrifiant adressé à tous les critiques de Saddam: peu importe où tu fuis — Saddam te retrouvera.
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